En mars 2017, nous sommes partis pour une expédition à ski en totale autonomie dans l’Oural Polaire

Ce massif étroit pratiquement inhabité est constitué de montagnes basses morcelées, désertiques, et sa végétation de type toundra est dépourvue d’arbres. La température peut tomber jusqu’à -40°C en mars.

C’est la rudesse de cet environnement et la faible popularité de cette région qui nous attirent. Désireux de découvrir le terrain en s’affranchissant des a priori liés au tracé d’un itinéraire, nous avons décidé de nous orienter uniquement à vue, sans carte ni GPS cartographié.

Nous sommes intervenus auprès de jeunes de CM1 de l’école Réuss à Strasbourg. L’idée est de mettre ce projet en lien avec des thèmes de leur programme scolaire. Des réflexions et discussions autour de l’intérêt d’une telle expédition, du respect de l’environnement, seront une façon de faire naître chez ces enfants des envies, des projets.

Le Film

Ce film a fait l’objet d’un financement participatif, pour nous permettre d’acheter le matériel vidéo nécessaire. Si vous souhaitez en savoir plus ou nous aider, rendez-vous sur notre page Ulule : https://fr.ulule.com/page-blanche-sur-loural/

Récit

Partir avec son frère dans l’Oural Polaire. Partir, c’est vouloir un temps vivre autre chose, avec la volonté d’en revenir différent, chargé d’un je-ne-sais-quoi qui fait partie de soi. L’Oural Polaire : deux mots qui chacun chantent et nous évoquent mille nuances de blanc. On imagine une contrée reculée, rude, froide, abandonnée de tout…et on a raison. Pourquoi partir là-bas ? On nous l’aura souvent demandé, aussi bien en France, où cette région n’attire pas les foules, que sur place, où les locaux ne voient pas beaucoup d’étrangers passer. On est venu chercher du froid (il peut faire -40°C à cette saison) et découvrir ce massif sans aucune connaissance, en espérant le traverser à vue, sans cartographie. C’est donc une page blanche sur L’Oural qui s’offre à nous.

Vorkouta (Воркута) : Une petite ville qui figure pourtant sur votre mappemonde…il faut dire qu’il n’y a rien à 200km à la ronde, et qu’il fallait bien habiller de texte cette région que tout le monde oublie.

Georges est notre contact local, connu par hasard. Il est le voisin des parents de la femme du meilleur ami du petit copain d’une amie de ma copine. Ouf. George est représentatif de sa ville : descendant de prisonnier Géorgien, envoyé au goulag de Vorkouta ; « la guillotine glacée ». Il a travaillé comme ingénieur électricien pour les mines jusqu’à ce que celles-ci soient fermées suite à un coup de grisou ayant emporté 26 mineurs. Vorkouta s’est arrêtée, les bâtiments partent en ruine, les constructions ont été laissées là, en plan. La neige en hiver tente de recouvrir d’un manteau pur les stigmates de cette ville sinistrée. De noirs monticules de charbon contrastent avec cette blancheur et notre époque. On voyage…

Il nous faut lutter, argumenter pendant deux heures pour persuader Mika, le voisin de Georges, de nous déposer à 15 kilomètres à l’Est. Mika est grand, fort comme un roc et secouriste pour les mineurs. Il regarde les deux gringalets que nous sommes et ne comprend pas comment ni pourquoi nous comptons,16 jours durant, traverser l’Oural à ski, chargés de nos pulkas. Comme tous les russes que nous rencontrerons, il pense que notre projet est dangereux. Il ne veut pas être celui qui aura conduit les deux fadas mal préparés qui appellent les secours au bout de 3 jours. Oural, nous sommes bien préparés et nous voilà !

Toundra : ici, là, à gauche et à droite, le ciel et la terre ne forment plus qu’une page blanche, tachée parfois d’une herbe ayant courageusement tenu face au vent. On s’y accroche nous-mêmes pour garder le cap et ne pas sortir à nouveau notre boussole. Ce petit point noir est notre phare. La parka et sa grande capuche de fourrure (synthétique), notre masque, le vent. Nos sens sont essoufflés, les oreilles à travers la chapka n’entendent que le sifflement du vent. Les yeux fixent cette herbe, ce buisson ou ce rocher. L’odorat s’en est allé. Glisser un pied puis l’autre, donner un coup de rein pour faire avancer coûte que coûte la pulka qui sans cesse nous rappelle le poids de notre autonomie.

Onze premiers jours dans le blanc et le vent. Parfois une percée de lumière, fugace, qui nous laisse deviner la beauté des montagnes chassant la monotonie de la toundra. Regardons nos pieds sur cette neige dure, mole, glacée, croûtée, collante ou glissante. Une rivière est comme une oasis au milieu de ce désert. Le fil de l’eau gelée est invisible et souvent coupé par des traces d’animaux. Parfois, la glace nous offre du bleu clair, palette à trois couleurs, parfois du noir. Et c’est alors l’émerveillement de découvrir sous nos pieds le fond de la rivière, avec des rochers en suspension, prisonniers des eaux, dont l’hiver a figé le roulement, des fissures blanches dans cette glace noire, et le rappel que trois dimensions existent. Onze jours blancs qui floutent l’espace et le temps. On ne sait plus où l’on est, l’heure et le jour n’ont plus d’importance, seuls les gestes de l’itinérance comptent : avancer, se protéger du froid, ne pas transpirer. Construire un mur avec de gros blocs de neige pour abriter la tente du vent. Creuser une fosse à froid dans son abside, rentrer ses sacs, gonfler son matelas, se changer, oublier que normalement après l’effort vient la douche, passer 3 heures à faire fondre de la neige, s’hydrater. Manger des plats lyophilisés, fermer les yeux, entendre la toile de tente brossée par le vent. Enfin s’endormir. Recommencer le jour suivant.

Après un certain temps la frustration s’en va. On oublie presque qu’il peut faire beau. Le monde ne nous donne plus aucun signe de vie et on peine à imaginer qu’à la même heure, loin de cette latitude 67, d’autres sirotent des cocktails sur des plages baignées de soleil.

Après avoir lutté pour passer un col, la gravité et nos pulkas nous obligeant à planter les carres de nos skis à chaque pas et à marcher en canard, face à la pente, puis à déchausser, nous sommes enfin au cœur du massif.

Une journée de repos, une tempête le lendemain. Et voilà que l’on vient de passer 60 heures sous la tente, à deux, puants, dans 5m². La récompense s’ouvre avec le zip de la tente : du bleu, des formes, des ombres… Le soleil est là et nous offre un panorama incroyable sur les monts enneigés. Chausser ses skis a, tout à coup, une saveur particulière. On se sent privilégié et on trouve à répondre à cette fameuse question : Pourquoi venir ici ?

On s’attache une matinée durant à la construction d’un igloo, habitation mythique et porteuse de rêve. Malheureusement, la chaleur rend la neige molle et notre igloo restera à ciel ouvert. Le ciel s’ouvre justement sur un sommet relativement pointu, baigné de nuages et de mystère. Nous décidons de tout faire pour y grimper, il est à 20km de là. Cap donc vers le Sud, à travers une large vallée peuplée de nombreux lièvres blancs qui détalent sur notre passage. La vie est remarquablement épanouie dans cet environnement hostile. Le vent tombe enfin sur cette contrée polaire, et la magie opère à fond. Des couleurs pastelles animent ce paysage figé. Plus un bruit, plus un mouvement, les sapins retiennent leurs épines, la neige prend l’allure d’un drap repassé. Nous osons à peine la fendre de la trace de nos skis. Les flocons miroitent sous nos pieds, le silence est assourdissant. Naturellement nous ralentissons, retenons nos pas et nous arrêtons. Etre présents, pleinement présents, témoins de cette magie, de la splendeur de cette large vallée sauvage, des monts bossus déversant en pente douce des nuées de sapins dans la plaine. Une heure de ce spectacle fait oublier onze jours de mauvais temps, onze jours aussi de diarrhées dans cet environnement brutal, pour avoir oublié le seul médicament utile en l’occasion, malgré nos 2,5kg de pharmacie.

Le sommet que nous avions repéré est juste là à présent, nous prenons de la hauteur, à ski puis à pied et encordés sur la dernière longueur. L’Oural se refuse à lever complètement le rideau nuageux, nous nous contentons d’une belle lumière et de la symbolique d’atteindre ce sommet : nom inconnu, altitude 850m, prestige aucun, plaisir immense.

Le soir venu, la quiétude du bivouac sort brutalement de sa torpeur. Des coups de feu ! Ils ne sont pas loin. Nous nous décidons à sortir de la tente pour nous signaler afin d’éviter de prendre une balle perdue. Après douze jours sans contact humain nous rencontrons là, dans le noir, des braconniers, ivres, dans un énorme 4×4 faisant passer un Hummer pour une petite voiture majorette. Ils viennent tuer des animaux que nous peinons tant à observer depuis plusieurs jours. Ils regardent avec envie nos bottes, nous ne nous attardons pas et regagnons à pas de loup et dans la nuit notre bivouac…

Comment quitter ce lieu, comment revenir et rester fidèle à ce qu’il nous a offert et appris ? Revenir, renouer avec l’humain…Nous visons pour ce faire la ville de Cob : 3 lettres, 5 habitants, 3 maisons et une gare. Un vieux remonte-pente datant sans doute des années 70, un wagon servant d’hôtel, vide et fermé. Deux lignes noires brillantes, parallèles, aux courbes parfaites, taillant le manteau blanc et ouvrant la voie à des mastodontes de fer. Ils sentent fort la graisse, on les entend à des kilomètres et relient inlassablement Vorkouta à la ville de Labitnangi. Cob est au milieu, îlot civilisé au coeur des montagnes. Une gare donc, impeccablement entretenue : nous toquons, entrons, appelons. Personne ne répond. Un homme sort pourtant d’une pièce et emprunte un couloir sans nous regarder. Nous sommes invisibles. Ou peut-être tout simplement qu’ici on attend que les choses arrivent, comme les trains. Nous rentrons donc et rencontrons Yuri, petit, mince, blond, russe, très russe, habillé d’un jogging. Il est dans un bureau avec un téléphone, un panneau de commande et la photo au mur d’une employée en uniforme. Yuri nous comprend, sans doute pour l’odeur… et nous offre l’hospitalité : комната n°4, une chambre de cheminots pour la nuit. Quoi de mieux avant de prendre le train pendant 2 jours ?

L’Oural s’efface lentement lorsque notre wagon passe symboliquement la frontière entre l’Asie et L’Europe. Nous avions pourtant à peine eu le temps de goûter à ce début de l’Asie, cette Sibérie qui elle aussi chante et évoque mille nuances d’inconnu. Elle a laissé en nous ce quelque-chose d’enivrant, cette envie folle de retourner par-delà la latitude 60, d’échanger à nouveau un regard planté dans les yeux noir d’un renard polaire.

C.T 30.03.2017

 Cartographie de suivi de l’expédition


 

Les membres de l’expédition

Edouard Thouny , 30 ans, président et co-fondateur de Toutazimut.

« J’ai travaillé sept ans dans les forces spéciales. Entrainé à vivre en autonomie, j’étais spécialisé dans les milieux extrêmes, montagne et grand froid. Outre apprendre à m’enterrer et à chanter quelques chansons paillardes, mon expérience m’a également appris un tas de trucs utiles, notamment pour évoluer en montage quand il fait très froid…

Depuis le début 2017, je suis maintenant sauveteur en montagne dans les Alpes-Maritimes.

Je me suis installé à Vence, entre les magnifiques Baous et la mer. S’il est vrai que j’aime toutes les formes d’aventures, le milieu de la montagne, et qui plus est du froid, m’attire plus que tout. J’ai hâte de vivre celle-ci avec mon frère, mais aussi de la partager avec tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin au voyage, à l’aventure et au grand Nord. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’on va se régaler !! »

Charles Thouny , 28 ans, co-fondateur de Toutazimut.

« Dans la vraie vie je suis Ingénieur généraliste et me passionne pour la conception de nouveaux produits. J’aime partir d’une page blanche, comprendre les besoins, les attentes, et imaginer des solutions…

Après quelques belles aventures sauvages (traversée de l’Amérique du Sud à vélo, descente de l’Allier en autonomie, Vercors vélo-escalade), je suis parti l’année dernière pour un raid solitaire en Laponie Suédoise. J’aime le bruit du silence et la neige à perte de vue. J’aime aussi quand on sent qu’il fait tellement froid qu’on a pas intérêt à se tromper. L’isolement et l’engagement m’ont donc plu, mais ce qui m’a beaucoup manqué c’est le partage…

Je sens qu’avec cette expédition, l’aventure n’est pas seulement en Oural, elle est humaine !  »

L’expédition en Vidéo

Page Blanche pour les élèves de CM1 de l’école Rodolphe-Reuss : Dessine-moi l’expédition PBSO

On en parle

Interview d’A Tout Bout De Champ : Page blanche sur l’Oural : Grand froid, grande aventure !

Interview d’A Tout Bout De Champ : Edouard et Charles THOUNY Retour de L’oural

Ecole d’Ingénieur EIGSI : Expédition dans l’Oural pour un EIGSI