Randonnée autonome dans une réserve intégrale

Hêtre ou ne pas être dans les forêts primaires des Carpates Slovaques

Vais-je encore une fois enfoncer mon pied dans la neige jusqu’à la cuisse ? Je n’imaginais pas que le printemps tarderait ainsi à gagner cette frontière montagneuse Polono-Slovaque. Les Carpates culminent ici à seulement 1200m d’altitude. Mon sac me fait mal au dos, voilà déjà 6 heures que je marche seul depuis mon bivouac étoilé (à même le sol sur un pâturage de bison), et j’arrive seulement en bordure de la forêt primaire. Faut avouer que j’ai tendance à ralentir l’allure depuis que ces vieux messieurs tous fripés m’ébahissent des formes que les années leur ont données et de l’originalité avec laquelle ils tendent leurs branches. Ils doivent bien tous avoir la centaine, mais cette lumière rasante de fin de journée a le charme de les mettre à leur avantage. On pourrait presque sentir en eux comme une certaine fraîcheur, une énergie juvénile…

STOP. Je m’arrête. Mon œil pourtant néophyte est déjà acclimaté : je viens de repérer une forme inhabituelle.  Une biche tourne la tête et sans se presser s’élance dans la pente enneigée. Cela conclut bien la journée, je vais m’arrêter là pour bivouaquer.

Pleine nuit. Réveillé par quoi ? Le froid sur mes pieds ? Le vent qui remonte les montagnes non sans venir chatouiller le dessous de mon hamac ? Tiens, le cri d’un hibou, cela me fait oublier les pieds et le dos. Je l’imagine blotti contre le tronc de l’un de ces vieux messieurs. Dans quelques heures il se taira, mais ce sera alors la grande fanfare matinale d’oiseaux tous plus désireux d’accompagner la montée soudaine du soleil au-dessus de ces montagnes velues. On sent bien finalement que le printemps pointe le bout de son nez !

Stuzica, me voilà ! J’ai traversé l’Europe pour que tu me parles, pris des trains (6 au total, merci Interrail) pour ne pas te polluer avec un avion, affronté une soirée Slovaque arrosée à la Borovička, me suis baigné dans une rivière à 5°C et marché 3 jours dans cette neige mollassonne. Stuzica, est une réserve intégrale, ça veut dire que, pour une fois, nous autres humains ravageurs, nous nous réservons bien, et intégralement, de toucher à quoi que ce soit.

Stuzica, tes arbres sont énormes, les vivants côtoient les morts avec un naturel et un esthétisme perturbant. Des champignons (Amadouviers) habillent superbement en escalier certains hêtres. Des arbres ont perdu seulement un membre, fracassé au sol, d’autres ne témoignent de leur grandeur que par la largeur de leur souche explosée, s’accrochant vaillamment au sol. Certains, enfin, ce sont avachis, comme pour mieux nous montrer leurs proportions, leurs ampleurs, leurs formes… Le bois est partout, du ciel à la terre, la forêt est parfois dense, très dense. Un léger frisson vient alors troubler mon émerveillement béat. Je me rappelle alors que l’ours habite ici. Je sais qu’il ne faut pas en avoir peur, mais je ne peux m’empêcher de vérifier que mes pétards sont bien toujours dans ma poche, pour lui donner la frousse au cas où nous nous croiserions, au détour d’un jeune sapin. Je sens toute la sauvageté de cet endroit, je regarde tout autour de moi, cherchant le meilleur angle pour capter cette atmosphère, cette richesse, mais je sais bien que mes photos trahiront mal la beauté de ce lieu. Mon chemin est plus d’une fois barré par des arbres fraîchement déracinés et qui soulèvent des mottes de terre énormes. J’entendrais même une fois l’une de ces chutes raisonner dans la vallée. Ça remue, mais je n’ai plus de tristesse à voir tomber des centaines d’années de lutte pour capter la lumière, car je sais que ces arbres continueront à leur manière de participer à la vie de cette forêt.

Stuzica, très belle forêt, rare endroit intouché, tu as laissé en moi quelque chose de difficile à décrire, pour cela je te dis merci.

Charles THOUNY, TOUTAZIMUT le 18 avril 2018

Voir aussi l’article « 10 bonnes raisons d’aller marcher dans les Carpates Slovaques »

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