Retour de l’expédition Lap16 :

10 jours d’autonomie en solitaire dans le parc du SAREK, Laponie Suédoise.

 

  • 36 heures de train à l’aller et au retour
  • 10 jours d’autonomie à ski
  • 52kg : poids de la pulka au départ (40 kg au retour)
  • 180 km parcourus
  • -20°C température la plus froide / +5°C température la plus chaude

Ça y est ! Je l’ai voulu, je l’ai cherché, l’aventure m’ouvre une fois encore ses portes.  Comme l’impression d’avoir tout d’un coup renfilé un costume que j’avais depuis quelques années laissé prendre la poussière. Cette fois ci c’est un grand manteau blanc, et je sens déjà que ça va être rock’n’roll. Jeanne l’a si bien dit en me voyant galérer sur le parvis de la gare de Strasbourg avec ma pulka sur mini-roulettes qui butait sur chaque trottoir : «  Mais comment tu vas faire avec tes petites roulettes quand tu seras tout seul ? ». Je ne sais pas vraiment encore, j’ai répété depuis plusieurs semaines certains gestes mentalement avant de m’endormir. J’ai imaginé, je me suis projeté, mais rien à faire : l’inconnu sera bien celui qui viendra me chercher à la sortie du bus 93, à son terminus, Ritsem, dernier arrêt d’un monde civilisé, bitumé et sécurisé, première trace GPS sur un fond de carte qui n’offre que glaciers, montagnes et rivières. En voilà d’ailleurs une première trace GPS originale : à pied, sur l’eau à travers le lac gelé Akkajaure! Les joies du raid hivernal sont celles de réinventer la géographie : les rivières sont des routes, les routes disparaissent et ne reste que l’immensité blanche offerte à qui veut bien s’y lancer.

Les 36 heures de train passent finalement comme un songe. Totalement déphasé, je n’ai pas le temps de trouver le temps long. Le dernier train (le 6ème) traverse pendant des heures des immensités de toundra : sapins et bouleaux enneigés à perte de vue. La première chose qui marque en arrivant au 67° de latitude nord, est la course du soleil. Il est midi, mais il est bas.  A retenir de ce voyage en train, la surprise de se retrouver sur un ferry qui embarque le train entre l’Allemagne et le Danemark.

Jour 1 (19/03/2016) : 15km  Ritsem – Vuojatadno / -5°C

Je rencontre dans le bus 93 de Gällivare à Ritsem un couple de norvégiens très sympas : la route est splendide, les monts du Sarek se laissent deviner dans les nuages. Le chauffeur s’arrête, un renne est là à 10 mètres, même pas peur. Je passe finalement seul la traversée du lac Akkajaure. Les Norvégiens, légers, me devancent. L’impression d’immensité est fabuleuse mais je me surprends à trouver du réconfort à suivre les traces de leur pulka. Dur donc de se sentir tout à fait à l’aise, à tailler sa route dans l’immensité vierge, sans aucune trace. Normalement c’est pour demain.

Jour 2 : 18km Vuojatadno – Kisuriskatan / -18°C – 0°C

Je compte aller glaner des conseils au dernier refuge avant l’entrée dans le Sarek. Une fois passé un pont suspendu, ça monte très raide sur une corniche. Je m’essouffle, les 50 kg de la pulka me tirent vers le bas. Je suis obligé de chausser mes raquettes pour venir à bout de cette côte. Coup au moral en arrivant au refuge : personne. Je me sens alors très seul, je mange là, tente une sieste, rien à faire : la solitude se présente enfin à moi et j’ai l’impression que je ne l’attendais pas de sitôt. Je décide finalement de partir et le beau temps me donne tout de suite le sourire. La descente de la corniche déjà évoqué est encore plus sportive, ma pulka veut à tout pris foncer droit vers la rivière, je me bats, elle se retourne, je m’enfonce dans la neige, la porte… Puis je m’enfonce enfin dans le Sarek, quitte les arbres et arrive dans une pleine dégagée. La sensation de liberté est forte, il fait à un moment 0°: la canicule ! Et puis soudain je sens le froid qui tombe. Je n’aurais pas vu une seule âme qui vive de la journée. Cette nuit-là, sans vent, il fera tout de même -18°…

Jour 3 7km Kisuriskatan – Renvakastuga/ -5°C à – 0°C

Le matin en dégelant la tente, deux finlandais me croisent, on se salue. Je vais profiter toute la matinée de leurs traces. Avec les galères de réchaud de la veille je suis vite à sec de ma première gourde, et la flemme me pousse à avancer sans boire. Grave erreur, j’arrive à une cabane, déshydraté. Un message de l’équipe de liaison m’informe de forts vents attendus dans la soirée. Comme un gros feignant je décide donc de passer la nuit dans la cabane. Finalement un renard me surprend alors que je suis en train de faire bouillir de l’eau. Il vient si proche que je vois bien le marron orange de ses yeux. Il me tourne littéralement autour, me sent, sent sûrement aussi mon saucisson, monte sur le toit de la cabane, renifle mes skis…

Jour 4  20km Renvaktastuga => Bielajahka, 0°/-20°

Il fait -10° à mon réveil (6h du matin) dans cette cabane, je décide de vite filer. Dehors il fait -15°, mais le soleil a laissé de côté le vent, la vallée de Ruohtesvagge  m’amène en pente douce sur ce spectacle grandiose des sommets du centre du Sarek. Je m’arrête souvent, m’assois alors sur la pulka, sors la thermos, et ne fais plus un bruit. J’écoute les montagnes et admire le silence. Pas une antenne, pas un poteau et surtout jamais un papier par terre. Ces montagnes sont sauvages, pures et pourtant les Samis, peuple autochtone éleveurs de rennes, y sont depuis 7000 ans. Dans certaines pentes verglacées, ma pulka glisse, parfois se renverse, je n’accroche moi-même pas tout à fait. Un renard me regarde galérer. Finalement, je déchausse et passe à pied. Il fera cette nuit là -20° et j’utiliserai une méga-chaufferette achetée grâce au soutient spontané de mon collègue sponsor attitré Farouk (pour la petite histoire, quand je lui ai parlé du projet, il m’ a dit tout de go : «  Mais c’est génial, super ! Je te sponsorise moi ! »)

Jour 5 20 km, Bielajahka – Sarvesvagge/ -15° à 0°

Le réveil sonne, 6h, il fait chaud dans mon duvet. Dehors -15°…Heureusement la tente est gorgée de soleil. Je me fais violence, réchauffe les thermos, et démonte le bivouac. Chaque matin, cela me prend presque 2h. Je chausse donc mes skis vers 8h. Au programme ce matin-là : le tour du massif de l’Ahpar. Après un calme absolu le vent se lève, il me glace le visage. Je peine à gérer ma température (trop chaud, trop froid, de la buée sur le masque,…). Opportuniste, je vois de meilleures conditions en fond de vallée et décide de m’y rendre. Je croise alors deux norvégiennes en ski de rando, elles font partie d’un groupe de 20 avec un camp de base juste plus bas à profiter des courses d’alpinisme aux alentours. Le centre du Sarek n’est pas si déserté que l’on pourrait le croire ! J’arrive sur la rivière Rahpajahka, gelée. C’est une route parfaite à ski mais je suis surpris parfois par des bruits de glouglou sous mes pieds.

Jour 6, 32 km Sarvesvagge – Aktse/ -5°C

Un jour gris, je décide d’avancer car j’ai trop peur (vu les températures élevées) de me retrouver dans de la neige soupe-glacée, au milieu de la rivière les pieds trempés. Les conditions sont bonnes, la rivière est large, je m’entraîne au pas glissé nordique. J’avance vite, je bois peu. Comme une grande chevauchée je parcours ce jour-là 32 km en 11 heures. La rivière me réserve quelquefois des passages techniques, je me demande si la glace tient. Mais d’anciennes traces me rassurent, je passe, ça tient ! J’utiliserai tout de même à une occasion le message de vigilance à l’équipe de liaison, lui permettant de réagir rapidement si j’étais passé à travers la glace. Le risque était de toute façon faible compte tenu de la profondeur de l’eau.

Jour 7 20km Aktse – Bivjtaluokta/  -5°C

Après cette journée sportive je me permets la chaleur d’un refuge. Son gardien doit bien avoir 70 ans, il a la voix posée, le regard clair, il me fait vraiment penser à Gandalf ! Le matin il me demande où je compte aller. Je lui indique que je vais prendre un morceau de la Kungsleden (seul sentier balisé de la région, avec un poteau tous les 20 mètres en cas de blizzard) mais rapidement la quitter pour allonger mon trajet jusqu’à Saltoluokta. Avec un sourire malicieux il me dit : « oui, la Kungsleden c’est sûrement trop peuplé pour toi ». Sur les 8 km que j’en parcourrai, je croiserai deux groupes de 7 français, des cafistes (des membres du club alpin français) ! Je quitte rapidement ce chemin et me retrouve sur une étendue de 15 km à parcourir en ligne droite avec un point à l’horizon comme objectif et toujours le même paysage en toile de fond : un désert de glace à perte de vue. Le pied !

Jour 8 18 km Bivjtaluokta – Guordesluopal 0°C

Une belle journée de ski, les photos parlerons mieux que moi.

Jour 9  20km Guordesluopal – Raseluekta 0°C

Dernier jour complet de ski. Le vent annoncé par l’équipe de liaison est bien présent, il doit bien souffler à 60km/h. J’apprendrai lors du trajet retour que deux suédois auront dû arrêter leur course suite à la destruction, par le vent, de leur tente cette nuit- là. De mon côté, le mur de neige de 1m50 que j’ai bâti n’aura pas tenu.  Mais protégé par les montagnes je passe la nuit sans problème.

Jour 10 Raseluekta – Saltoluokta 8km/ 0°C et 60km/h de vent !

Les derniers km qu’il me reste sont verglacés, le vent me fouette, je referme toutes les écoutilles et skie pour ne pas me refroidir. L’arrivée à Saltoluokta se fera en pente raide, le vent dans le dos, et je suis obligé d’utiliser un frein home-made sur la pulka pour ne pas aller trop vite. Mon brancard (barres rigides me reliant à la pulka) a eu la bonne idée d’attendre que je termine ma descente pour se disloquer ! Je ne préfère pas imaginer ce qu’il se serait passé s’il avait lâché alors que j’étais lancé à 40 km/h en pleine descente…Cette micro-station de ski nordique (5 petits bâtiments) me réserve un dîner de roi…euh…de rennes à la bougie, et un sauna avec vue imprenable sur l’Akkajaure. Doux repos avant les 48h de trajet retour et les 9 trains que je vais prendre. Le Sarek m’aura vraiment gâté avec une météo exceptionnelle. Et c’est des images plein la tête que je rentre, décidé à monter un nouveau projet pour l’année prochaine. Edouard parle de la Sibérie, je pense à la Norvège ou au Svalbarde… l’avenir nous le dira !

Un grand merci à toute l’équipe de TOUTAZIMUT (http://toutazimut.fr/) sans laquelle je n’aurais pas pu mener à bien ce projet. Un remerciement particulier aussi à Edouard qui a su me conseiller me pousser et m’encourager.